Fin décembre, j’ai enfin reçu des réponses à mes courriers de la part de l’ANSM. J’ai d’abord reçu une réponse par courriel le 18 décembre au courrier que j’avais envoyé plusieurs fois – en format papier et par courriel. L’intégralité de cette réponse est reproduite à la fin de ce texte. J’ai ensuite reçu une réponse via la plate-forme en ligne Ma Dada le 23 décembre que vous pouvez consulter ici.
La position de l’ANSM par rapport au manque de donnée probante sur l’efficacité du Spasfon
« Vous nous interrogez sur le maintien de ce médicament sur le marché français compte tenu de son ancienneté et de différentes publications qui mettraient en évidence le manque de données et d’ essais cliniques contrôlés randomisés sur le phloroglucinol (…) »
C’est ainsi que le courriel du 18 décembre s’ouvre. Ironiquement, l’ANSM esquive par la suite la question. A noter, l’ANSM présente ici une réponse générique et n’a pas répondu en détail à mon courrier. La question du sexisme et de l’evidence based medicine ont ainsi été ignorées. Rien non plus sur l’indication des règles douloureuses ou sur d’autres questions précises. Trois points me semblent importants :
- Le courriel semble confirmer mon hypothèse selon laquelle l’ANSM conceptualise le calcul du bénéfice/risque d’un médicament uniquement autour de sa sécurité.
En effet, le courriel s’ouvre sur la question de la sécurité du phloroglucinol, puis ignore la question de son utilité proprement dite. L’ANSM écrit ainsi que « la sécurité d’emploi du phloroglucinol est surveillée depuis plusieurs années avec un recul important de prescriptions » (note : sauf erreur, je n’ai pas constaté ce recul des prescriptions dans les données OpenMedic) et enchaîne immédiatement sur « la balance bénéfice/risque du phloroglucinol hydraté / triméthylphlorogucinol dans les indications précitées reste favorable à ce jour ». La question de l’efficacité ou utilité du médicament n’est ainsi pas évoquée, même pas lors de la grossesse, pour laquelle la sécurité est ensuite longuement discutée.
Cette philosophie – évaluer la sécurité d’un médicament sans se soucier de son efficacité – me semble absurde (on ne peut pas faire une balance bénéfice/risque s’il n’y a pas de bénéfice) et contraire aux missions de l’ANSM telles que définies par le Code de la santé publique. Selon l’article L5311-1 « L’agence procède à l’évaluation des bénéfices et des risques liés à l’utilisation des produits à finalité sanitaire destinés à l’homme (…). Elle surveille le risque lié à ces produits et effectue des réévaluations des bénéfices et des risques » (je souligne). Cela me semble aussi poser un problème de légitimité morale : l’état contrôle l’accès aux médicaments, car on le considère comme plus à même d’écarter des médicaments inutiles et dangereux. Si ce n’est pas le cas, alors quelle légitimité peut-on donner à ce contrôle ?
- Dans un passage, l’ANSM évoque la question du caractère antispasmodique du Spasfon :
« Comme vous l’indiquez dans votre courrier, les propriétés antispasmodiques du phloroglucinol ont été établies à partir de travaux pharmacologiques disponibles au moment de la mise sur le marché du médicament. Ces travaux sont donc anciens mais à ce jour, aucunes nouvelles données remettant en question ces propriétés n’ont été portées à la connaissance de l’ ANSM ».
C’est un aveu assez important de la part de l’ANSM. L’ANSM considère le phloroglucinol comme étant un « antispasmodique » uniquement sur la base des travaux des années 60, bien loin des standards scientifiques actuels. C’est un problème méthodologique assez grave que de ne pas réaliser que des standards scientifiques à jour doivent être appliqués pour l’évaluation des médicaments.
Est-ce que par ce passage, l’ANSM confirme que l’évaluation de l’efficacité du Spasfon ne repose également que sur ces données anciennes ? L’ANSM parle ainsi de « propriétés antispasmodiques ». Ce n’est pas clair. L’ANSM semble soigneusement éviter la question de l’efficacité.
- À plusieurs reprises, l’ANSM écrit qu’il n’y a pas de nouvelles données qui remettraient en cause l’efficacité du médicament ou les connaissances à son sujet.
L’agence écrit qu’« Aucun signal susceptible de remettre en cause la balance/risque n’a été rapporté » et qu’ « aucunes nouvelles données remettant en question ces propriétés n’ont été portées à la connaissance de l’ ANSM. »
On peut se demander pourquoi l’ANSM fait mine d’ignorer les deux revues systématiques négatives au sujet du Spasfon. L’ANSM fait aussi mine d’ignorer qu’il n’y a pas de données tout court pour plusieurs des indications du Spasfon – même pas des données anciennes ! L’ANSM attend donc des données publiées qui viendraient remettre en question… des travaux anciens ne respectant de toute façon pas les normes scientifiques actuelles ou bien des travaux… inexistants. Pour illustrer le problème, c’est un peu comme si l’ANSM était une institution devant s’assurer que le père Noël existe et disait « nous n’avons pas reçu de preuves que le père Noël n’existe pas, donc le père Noël existe. Ne vous inquiétez pas, le père Noël est sans danger. »
Dans mon livre Pilules roses, j’ai décrit l’attitude des autorités sanitaires comme « apathique » sur la question de l’efficacité du phloroglucinol. Cette apathie semble épistémologiquement assumée par l’ANSM.
L’ANSM et l’Agence Européenne du Médicament (EMA) se renvoient la balle
Sur Ma Dada, j’avais demandé à pouvoir consulter le dernier PSUSA du Spasfon (“periodic safety update report single assessments“). Dans le courriel du 18 décembre, l’ANSM écrit qu’à la suite du dernier PSUR (“periodic safety update“) sur le phloroglucinol en 2022, le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance de l’EMA (l’agence européenne de médecine) a recommandé le maintien de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du médicament. Dans la réponse sur le site Ma Dada, l’ANSM a donné une réponse différente en déclarant simplement que l’EMA était “susceptible” de posséder les documents demandés. En août 2024, l’EMA avait décliné ma demande d’accès à de la documentation sur le Spasfon ou le phloroglucinol. Pour l’instant, les deux institutions se renvoient donc la balle et on ne pourra donc pas déterminer sur quelle base l’EMA a fondé sa décision de 2022 (j’ai depuis relancé l’EMA). La plate-forme européenne de l’HMA (https://mri.cts-mrp.eu/portal/) (Head of Medical Agencies ou CAM en français, institution qui regroupe les autorités sanitaires des pays membres) vers laquelle m’avait à l’époque renvoyée l’EMA, ne permet pas de trouver une documentation sur le Spasfon.
